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Dr Christiane Agboton : «Parler de journalisme de paix ou de médias pour la paix n’est-ce pas une UTOPIE ?»

Le journalisme de paix soutient les initiatives et les artisans de la paix, sans compromettre les principes de base du journalisme de qualité.

Quelles en sont les déclinaisons théoriques et pratiques ? Quels peuvent être les enjeux et les impacts de cette forme de journalisme dans un contexte mondial dominé par les crises et les conflits ? Quels sont les principaux obstacles à cette pratique ?

Chers participants à ces 50è Assises de l’Union Internationale de la presse francophone, je voudrais en ce début d’atelier rendre grâces à DIEU de pouvoir participer à cet important évènement car pour moi, c’est un rêve qui se réalise ! En effet, dans mes diverses incarnations, j’ai toujours rêvé d’une grande rencontre centrée sur le thème Médias, défense sécurité et paix.

Vous me permettrez d’évoquer la mémoire d’Alain Agboton, d’Eugénie AW, et de citer quelques nom tels Cheikh Tidiane Cissé, Bachir Sané, Ibrahima Gassama, Mamadou Koumé, Khoudia Diop, Bakary Domingo Mané, Ibrahima Diédhiou, Lika Sidibé, et j’en passe.

L’intitulé de cet atelier existe-t-il des Médias pour la paix  et les questions proposées dans le contexte actuel bien campé depuis hier, amènent à s’interroger sérieusement et à se demander si parler de journalisme de paix ou de médias pour la paix n’est pas une UTOPIE, un doux rêve de bisounours ?

En écoutant les informations ces derniers jours, je me suis dit que la réponse pencherait fortement dans la balance du NON, mais mon expérience de plus de 20 ans dans ces thématiques de paix et sécurité m’incite à dire que c’est possible.

Qui suis-je ? Comme vous avez déjà pu le découvrir dans la synthèse biographique , que ce soit en créant le MALAO (Mouvement contre les Armes Légères en Afrique de l’Ouest, ndlr), ou en participant à la conception et à la vie du CHEDS (Centre des Hautes Etudes de Défense et de Sécurité, ndlr) durant près de 11 ans, le rôle des journalistes, des acteurs des médias m’est toujours apparu crucial pour faire avancer la cause de la sécurité et de la paix, mais aussi de la défense. Je suis une femme, civile qui a utilisé le concept de sécurité humaine pour impliquer des acteurs tels les femmes, les jeunes, les députés, les élus locaux et bien entendu les médias dans les questions de défense, de sécurité, de prévention de l’extrémisme violent et du terrorisme.

Vous découvrirez avec moi que c’est possible : pas facile, mais possible et citant une phrase de Nelson Mandela, qui dit cela parait impossible, jusqu’à ce qu’on le fasse.

Permettez-moi, d’abord, d’aborder les enjeux et quelques obstacles ; j’insisterai ensuite sur les déclinaisons pratiques avec trois clés enracinées dans les expériences du MALAO et du CHEDS.

Les enjeux et les obstacles ; à mon avis ils découlent tout simplement de la définition du journalisme de paix.

En effet, je partage avec vous celle-ci :

Le journalisme de paix est une forme de journalisme qui structure les reportages de telle sorte à ce qu’ils encouragent l’analyse des conflits et l’émergence d’une réponse non-violente. Il braque les projecteurs sur les causes structurelles et culturelles de la violence. Il cadre le conflit comme un événement qui met en jeu beaucoup d’acteurs différents (et…et), motivés par des objectifs très variés, plutôt que de façon dichotomique (ou…ou). Il cherche explicitement à mettre en exergue les initiatives de paix d’où qu’elles viennent et à permettre au lecteur/auditeur/téléspectateur de bien faire la distinction entre les prises de position officielles et les véritables “buts de guerre” des parties en présence.

Le journalisme de paix est une réponse au journalisme de guerre traditionnel qui a tendance à couvrir le conflit au jour le jour sans jamais remonter à ses racines ni à rendre compte de ses conséquences.

Par la même occasion, le journalisme de paix revisite les concepts d’équilibre, d’impartialité et d’exactitude en matière de reportage. Il enrichit la pratique quotidienne du journalisme d’une conscience non-violente et d’une véritable créativité. En ce sens, le journalisme de paix est utile à la pratique professionnelle y compris de journalistes qui n’ont pas spécialement l’intention consciente de contribuer à la paix, dans la mesure où il peut les aider à réaliser des reportages plus équilibrés.

L’enjeu essentiel est de contribuer à la sécurité et à la paix par une information juste, équilibrée s’intéressant aux causes, aux acteurs. C’est à dire une approche holistique !

Vous conviendrez avec moi que c’est bien exigeant et que les obstacles sont déjà évidents :

  • Dans ce monde ou tout va si vite, ou il faut faire le buzz, qui a le temps de rechercher les causes, de se rapprocher de tous les acteurs, d’analyser pour enfin délivrer l’information ?
  • Est-ce l’information juste qui va réellement intéresser le public friand de faits divers plus scabreux et conflictogènes que jamais ?
  • Le journaliste lambda a-t-il toute l’expertise pour travailler ainsi ?
  • Est-ce que cela va rapporter suffisamment…voila donc rapidement posés les enjeux et quelques obstacles.

Je vous ai dit que malgré tout c’était possible et je reviens aux déclinaisons pratiques sous forme de trois clés ancrées dans 20 ans de travail avec le MALAO, puis plus récemment le CHEDS.

Ces expériences ont comporté des activités de formation, des espaces d’échanges et de dialogue, parfois traduites sous forme de recherche pour en tirer les leçons apprises et renforcer la formation.

Les trois clés sont trois C :

  • Compréhension
  • Cohérence
  • Connexion
  1. COMPREHENSION

C’est important de savoir de quoi on parle en évoquant le journalisme de paix ou les médias pour la paix.

Dans la définition proposée plus haut des termes sont importants :

– encourager l’analyse des conflits et l’émergence d’une réponse non-violente.

  • S’intéresser aux causes structurelles et culturelles de la violence.
  • Exposer les motivations de la multitude d’acteurs aux objectifs très variés.
  • Chercher explicitement à mettre en exergue les initiatives de paix d’où qu’elles viennent et à permettre au lecteur/auditeur/téléspectateur de bien faire la distinction entre les prises de position officielles et les véritables “buts de guerre” des parties en présence.

Je vous laisse revoir plus tard la définition et n’étant pas journaliste, je n’entrerai pas dans les aspects relatifs au style, au choix des mots, du genre journalistique, qui accompagnent le concept, etc.

Le plus important pour moi, c’est la concordance entre cette définition et la notion de sécurité humaine qui offre à chaque acteur une place, un rôle dans la construction de la sécurité et de la paix. Et bien entendu aux médias.

  • Dans le cadre du MALAO, l’information et la communication étant un des axes stratégiques, la formation des médias nous a semblé être une base essentielle. Leur implication dans la recherche action nous a permis de réaliser la première étude sur la circulation et la prolifération des ALPC au Sénégal.
  • Au CHEDS, nous avons mis en place et lancé en 2015, avec Eugénie AW Ndiaye, un programme dénommé Médias, Défense, Sécurité et Paix ; il comportait lui aussi un volet formation car vous ne pouvez pas parler correctement de ce que vous maitrisez mal ; les 20H des médias ont permis aux auditeurs de découvrir les fondamentaux de la Défense et de la Sécurité et d’être initiés au Journalisme de paix par un module délivré par Bakary Domingo Mané.
  1. COHERENCE

Je veux vous faire saisir par-là, la nécessité d’un alignement en les valeurs, les connaissances et le vécu professionnel du journaliste.

Est-ce possible dans un monde où les propos sont de plus en plus violents, où le respect de l’autre, de ses opinions est devenu une source de batailles, de commentaires au-delà du désagréable, peut-on parler de journalisme de paix ? Dans la formation, il y a un module sur les médias de la haine avec une grande variété d’exemples.

Est-ce possible de choisir ses mots, de ne pas vouloir choquer lorsque ce sont les Unes accrocheuses, violentes, sanguinolentes qui semblent attirer et que tous les journalistes apprennent  la fameuse expression: les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent personne » ;

L’attrait pour la violence est synonyme de ventes et dans un environnement économique difficile pour les médias, pourrait-on se passer de rentrées juteuses ? Nous avons tenté d’intéresser les patrons de presse à nos activités (Petit déjeuner des Médias, déjeuner des Médias) et enfin avons jeté l’éponge.

Cependant la formation a permis aux 150 personnes qui l’ont suivie de se reconnecter à leurs valeurs et d’aborder leur travail différemment.

  1. Le troisième C est pour CONNEXION

Oui connexion, construction de passerelles, découverte des autres acteurs impliqués dans la défense et la sécurité, tels les forces de défense et de sécurité, les femmes, les acteurs politiques, les jeunes, les ONG, les Organisations régionales et internationales, etc.

Il faut créer des espaces de rencontre de ces acteurs ou dans le respect des spécificités, les thèmes sont abordés, discutés parfois avec passion mais toujours pour mieux comprendre, se comprendre et s’enrichir pour mieux agir.

C’est ce qui a été fait en ayant des experts des FDS pour les cours et en faisant participer des FDS aux sections purement dédiées aux aspects médiatiques.

Les Matinées des médias, ont quant à elles rassemblé une diversité de cibles autour de thématiques liées à la défense, la paix et la sécurité.

Alors, quels résultats pour étayer mon OUI, c’est POSSIBLE ?

  • Avec le MALAO, création d’un réseau ouest africain de journalistes….Michèle Pépé de la Côte d’Ivoire en est un témoin ;
  • des ressources de qualité pour suivre des activités importantes (exemple du suivi du TCA, collecte et destruction des armes en Casamance, etc.) ;
  • Avec le CHEDS :
  • des hommes et des femmes des médias initiés aux fondamentaux de la défense et de la sécurité ;
  • du réseautage entre les médias et les FDS pour des rapports moins conflictuels, une circulation plus fluide des informations ;
  • du renforcement de capacités avec des auditeurs en master ;
  • des émissions bien construites et renseignées et un suivi instructif (FDD, etc.)

Voila, Mesdames, messieurs, j’ai souhaité, au travers de cet exposé mettre l’accent surtout sur quelques déclinaisons pratiques, vous amenant à comprendre que les enjeux sont tout simplement vitaux dans un monde ou la vie perd de sa valeur. Un dernier mot sur les principaux obstacles : certains sont déjà dans ma communication et je rajoute :

  • le manque d’attractivité des questions de paix
  • la faiblesse des moyens dédiés à ce genre de programmes tant par les institutions que par les organes de presse ou les partenaires, etc.

Je terminerai juste en m’inspirant de Marshall Rosenberg , le père de la Communication non violente qui disait : les mots sont des murs ou des fenêtres, demandons à l’UIPF à initier ses membres pour utiliser les mots comme des fenêtres, des portes pour devenir des constructeurs de passerelles pour la sécurité et la paix en Afrique et dans le monde

Je vous remercie

 

Qui est Dr Christiane Agboton Johnson ?

Le Dr Christiane Agboton Johnson fut de 2013 à 2023, Directeur des Programmes Spéciaux au Centre des Hautes Etudes de Défense et de Sécurité (CHEDS) au Sénégal; elle y a conçu et supervisé des programmes ciblant spécifiquement les femmes, les médias, les jeunes dans une optique de sécurité humaine. La prévention de l’extrémisme violent avec un focus sur l’implication des Forces de Défense et de Sécurité (FDS), ainsi que la construction de synergies entre les civils et les FDS sont aussi ses domaines d’actions privilégiés.

Dès 2016, elle contribue aux travaux de la Commission scientifique du Forum international de Dakar sur la Paix et la Sécurité et en coordonne le Secrétariat Permanent au sein du CHEDS depuis 2017.
Christiane Agboton Johnson est également Conseiller de la Commission Nationale de lutte contre la prolifération et la circulation des Armes Légères et de Petit calibre (COMNAT/ALPC), présidée par le Ministre des Forces armées.

De 2008 à 2012, elle a assuré les fonctions de Directeur adjoint de l’Institut des Nations Unies pour la Recherche pour le Désarmement (UNIDIR) à Genève et a contribué aux activités relatives aux ALPC ainsi qu’à la conception et au lobbying pour le Traité sur le Commerce des armes.

En qualité de membre du Conseil consultatif sur le Désarmement du SGNU (2005-2012) et de la Commission de la CEDEAO, le Dr Agboton Johnson a contribué à de nombreux processus en matière de désarmement.
Au préalable de 2000 à 2008, elle a créé et animé le Mouvement contre les Armes Légères en Afrique de l’Ouest (MALAO) et participé à divers réseaux régionaux et internationaux traitant de la question.

Plus d’infos sur : https://www.linkedin.com/in/christiane-agboton-johnson-05802821/

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