Espaces verts à Abidjan : le défi n’est plus seulement de planter, mais de faire vivre le vert
« Communication et gouvernance des espaces verts dans le District d’Abidjan ». C’est sur cette problématique que le journaliste Yao Kouadio Eugène a soutenu, et validé avec la mention « très honorable », sa thèse de doctorat unique en Communication pour le développement, le vendredi 4 septembre 2026, à l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan.
Entre ambitions environnementales, pression urbaine et faible mobilisation citoyenne, la capitale économique ivoirienne doit désormais repenser la manière dont elle protège et valorise ses espaces de respiration.
À Abidjan, la verdure gagne progressivement du terrain. Des opérations de plantation et de réaménagement sont engagées sur plusieurs axes stratégiques, tandis que d’anciens sites dégradés connaissent de nouvelles vocations. Mais derrière cette volonté de construire une métropole plus verte se pose une question essentielle : comment garantir, dans la durée, la protection et l’appropriation de ces espaces par les populations ?
La question prend une importance particulière dans une ville confrontée à une urbanisation rapide et à une pression croissante sur le foncier. Les espaces verts ne constituent pourtant pas de simples éléments décoratifs du paysage urbain. Ils participent à l’amélioration du cadre de vie, à la régulation environnementale, au bien-être des populations et à l’attractivité des quartiers.
Une ville qui verdit, mais qui doit encore apprendre à préserver
Le District autonome d’Abidjan multiplie les initiatives destinées à renforcer la présence du végétal dans la capitale économique. En mars 2026, une opération de verdissement du boulevard Félix Houphouët-Boigny a notamment été lancée avec la plantation d’arbres et l’aménagement d’espaces verts le long de cet axe majeur. L’objectif affiché est à la fois esthétique, environnemental et sanitaire.
Cette dynamique s’inscrit dans une ambition plus large de développement urbain durable. La transformation de l’ancienne décharge d’Akouédo en parc urbain illustre également cette volonté de reconvertir des espaces fortement dégradés en lieux destinés à améliorer le cadre de vie.
Mais créer ou réhabiliter un espace vert ne constitue que la première étape. Le véritable défi commence lorsque les équipes d’aménagement quittent le terrain : comment entretenir, protéger, surveiller et faire respecter la vocation de ces espaces ?
Le paradoxe des espaces verts : aménagés hier, dégradés demain
Une étude scientifique publiée en août 2026 sur les espaces verts publics aménagés de Cocody met précisément en lumière cette difficulté. Elle relève que plusieurs espaces connaissent une dégradation liée notamment à un déficit d’entretien prolongé, situation susceptible de favoriser les occupations anarchiques et les usages détournés.

Le problème dépasse donc la seule question des moyens matériels. Il touche également à la gouvernance.
Lorsqu’un espace vert est insuffisamment entretenu, mal identifié ou peu expliqué aux riverains, il peut rapidement perdre sa fonction initiale. Un jardin public peut devenir un espace commercial improvisé, un lieu de stationnement ou encore être progressivement approprié à d’autres usages.
Dans une métropole où la pression foncière est importante, chaque espace vert abandonné ou mal protégé devient potentiellement un espace convoité.
La communication, une infrastructure invisible de la politique environnementale
C’est précisément sur cette dimension que la récente recherche consacrée à la « Communication environnementale et gouvernance des espaces verts dans le District d’Abidjan » apporte un éclairage intéressant.
Soutenue le 4 septembre 2026 à l’Université Félix Houphouët-Boigny, la thèse de Yao Kouadio Eugène identifie plusieurs insuffisances : faiblesse de la communication normative et médiatique, manque de communication ciblée, implication limitée des populations et connaissance encore insuffisante des fonctions sociales et environnementales des espaces verts.
Autrement dit, protéger un espace vert ne consiste pas uniquement à poser une clôture ou à planter des arbres. Il faut également créer autour de lui une culture de protection.
Le citoyen doit savoir pourquoi cet espace existe, à quoi il sert, ce qu’il apporte au quartier et pourquoi son occupation ou sa dégradation porte préjudice à la collectivité.
Passer du citoyen spectateur au citoyen gardien
L’un des enjeux majeurs réside ainsi dans l’implication des populations. Le Fonds pour la science, la technologie et l’innovation (FONSTI) a d’ailleurs engagé en 2026 un projet de restauration écologique des jardins publics d’Abidjan qui prévoit d’associer les populations au processus de sélection des sites à restaurer.
Cette approche mérite d’être renforcée. Car une politique environnementale durable ne peut pas reposer exclusivement sur les administrations, les collectivités ou les entreprises chargées de l’entretien. Elle doit également s’appuyer sur les habitants, les associations, les établissements scolaires, les communautés et les acteurs économiques locaux.
Informer avant d’aménager. Sensibiliser avant de sanctionner. Associer avant de décider. Cette logique pourrait permettre de transformer les espaces verts en véritables projets collectifs.

Clarifier les responsabilités pour éviter les zones grises
La gouvernance des espaces verts pose également une autre difficulté : la multiplicité des intervenants.
La recherche universitaire relève l’existence de plusieurs acteurs et de conflits de compétences susceptibles de compliquer la gestion de ces espaces.
Une gestion efficace suppose donc une répartition claire des responsabilités : qui aménage ? Qui entretient ? Qui contrôle ? Qui intervient en cas de dégradation ? Qui sensibilise les riverains ? Qui sanctionne les occupations irrégulières ? Sans réponses précises, les responsabilités risquent de se diluer.
À l’inverse, une gouvernance clairement structurée permettrait d’établir des indicateurs de suivi, des calendriers d’entretien, des mécanismes de signalement et des dispositifs de participation citoyenne.
Abidjan face à un choix de modèle urbain
La capitale économique ivoirienne est aujourd’hui à un moment charnière. Elle peut continuer à considérer les espaces verts comme des aménagements ponctuels destinés à embellir certains axes et quartiers. Ou elle peut les intégrer pleinement à sa stratégie de développement urbain, au même titre que les infrastructures routières, les réseaux d’assainissement ou les équipements publics. Le choix est loin d’être symbolique.
Dans une ville confrontée aux effets de l’urbanisation, aux enjeux de qualité de l’air, aux fortes chaleurs et à la nécessité d’améliorer le cadre de vie, l’arbre et l’espace vert deviennent des éléments à part entière de la politique urbaine.
Le vert doit devenir une responsabilité collective
L’enjeu pour Abidjan n’est donc plus simplement de multiplier les espaces verts. Il est de leur garantir une existence durable, une fonction clairement définie et une véritable appropriation citoyenne.
Les initiatives publiques récentes montrent qu’une dynamique est engagée. Mais pour qu’elle produise des effets durables, l’aménagement devra être accompagné d’une stratégie de communication, d’éducation environnementale, de suivi et de participation des populations.
Car une ville véritablement verte ne se mesure pas seulement au nombre d’arbres plantés. Elle se mesure aussi à la capacité de ses habitants à les protéger.
À Abidjan, le prochain défi pourrait donc être celui-ci : passer d’une politique de création d’espaces verts à une véritable culture urbaine du vert.




